{"id":17,"date":"2013-03-21T22:24:39","date_gmt":"2013-03-21T22:24:39","guid":{"rendered":"http:\/\/v2.clotildevautier.org\/?page_id=17"},"modified":"2021-02-01T00:41:12","modified_gmt":"2021-01-31T23:41:12","slug":"le-film-histoire-dun-secret","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/clotildevautier.fr\/?page_id=17","title":{"rendered":"le film \u00ab histoire d&rsquo;un secret \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>LE FILM &laquo;&nbsp;HISTOIRE D&rsquo;UN SECRET&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>Le film de Mariana Otero nous touche au plus profond de notre intimit\u00e9 tout en questionnant le social et le politique. A travers une histoire singuli\u00e8re qui peu \u00e0 peu devient la n\u00f4tre, au fil d\u2019une enqu\u00eate parsem\u00e9e de rencontres et de r\u00e9v\u00e9lations tout autant que de silences et de non-dits, le film nous parle des secrets de famille, de la mani\u00e8re dont ils perdurent et dont on peut tenter de les lever. Il r\u00e9v\u00e9le aussi un pan de notre histoire rest\u00e9 encore\u00a0 tabou et peu racont\u00e9. Il nous parle de la m\u00e9moire, du deuil et de nos fant\u00f4mes. Enfin il r\u00e9v\u00e8le une peintre jusqu\u2019alors m\u00e9connue car trop t\u00f4t disparue, Clotilde Vautier.<\/p>\n<p>Extrait d\u2019un interview de Mariana Otero .<\/p>\n<p>\u00ab Quand j\u2019ai eu quatre ans et demi, ma m\u00e8re a disparu. Notre famille nous a dit \u00e0 ma s\u0153ur et \u00e0 moi qu&rsquo;elle \u00e9tait partie travailler \u00e0 Paris. Un an et demi plus tard, notre grand-m\u00e8re nous avouait qu&rsquo;elle \u00e9tait morte d&rsquo;une op\u00e9ration de l&rsquo;appendicite.<\/p>\n<p>Par la suite durant notre enfance et notre jeunesse, notre p\u00e8re ne nous parla pas de notre m\u00e8re, sauf pour nous r\u00e9p\u00e9ter qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 une peintre et une femme extraordinaires. Il avait enferm\u00e9 ses tableaux dans un placard et rang\u00e9 les photos dans un tiroir qu&rsquo;il nous \u00e9tait interdit d&rsquo;ouvrir. Si j&rsquo;ai parfois d\u00e9sob\u00e9i, je n&rsquo;ai jamais vraiment manifest\u00e9 une grande curiosit\u00e9 pour celle qui avait \u00e9t\u00e9 ma m\u00e8re et dont je ne reconnaissais m\u00eame pas le visage sur les photos.<\/p>\n<p>Quand notre p\u00e8re se d\u00e9cida enfin \u00e0 nous parler de notre m\u00e8re, ce fut pour nous r\u00e9v\u00e9ler les circonstances r\u00e9elles de son d\u00e9c\u00e8s. Ce secret que mon p\u00e8re avait port\u00e9 seul pendant 25 ans l&rsquo;avait emp\u00each\u00e9 de nous raconter sa vie et de nous montrer son \u0153uvre.<br \/>\nEn rompant ce tabou, il nous rendait notre m\u00e8re. Mais ces mensonges successifs avaient effac\u00e9 de ma m\u00e9moire jusqu&rsquo;au souvenir de sa disparition.<br \/>\nJ&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 alors la n\u00e9cessit\u00e9 de reconstruire cette histoire et de retrouver celle qui m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 doublement arrach\u00e9e par la mort et par le secret. Elle \u00e9tait peintre, je suis cin\u00e9aste. Faute de souvenirs, ce sont ses tableaux qui peuvent avec le cin\u00e9ma me conduire jusqu&rsquo;\u00e0 elle.<\/p>\n<p>\u2026.<br \/>\nRaconter cette histoire, ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement raconter le contenu du secret mais faire vivre au spectateur l&rsquo;exp\u00e9rience singuli\u00e8re de ce secret et de sa r\u00e9v\u00e9lation.<br \/>\nJe ne voulais pas parler sur le secret, discourir ou expliquer mais cr\u00e9er un r\u00e9cit qui soit l&rsquo;\u00e9quivalent cin\u00e9matographique de ma propre exp\u00e9rience.<br \/>\nLe r\u00e9cit devait ressemble \u00e0 un puzzle dont les pi\u00e8ces s&rsquo;accumulent sans trouver leur place d\u00e9finitive, jusqu&rsquo;au moment de la r\u00e9v\u00e9lation qui vient le briser et en m\u00eame temps lui donner tout son sens.<br \/>\nIl y avait d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;histoire que j&rsquo;avais v\u00e9cue, que je m&rsquo;\u00e9tais racont\u00e9e jusque-l\u00e0 et dont je m&rsquo;\u00e9tais satisfaite en d\u00e9pit de ses manques et de ses coins obscurs. Et de l&rsquo;autre, celle que je venais d&rsquo;apprendre qui, bien que perturbante, redonnait du sens \u00e0 l&rsquo;improbable.<br \/>\nIl y avait aussi la multitude d&rsquo;histoires semblables, encore cach\u00e9es et taboues. Cette histoire politique et sociale \u00e0 laquelle j&rsquo;appartenais sans le savoir et sans la conna\u00eetre.<br \/>\nIl y avait la r\u00e9v\u00e9lation du secret, le r\u00e9cit des derniers jours de ma m\u00e8re et de sa mort.<br \/>\nEt enfin ma volont\u00e9 de faire exister, par le cin\u00e9ma, une pr\u00e9sence, celle d&rsquo;une m\u00e8re disparue et oubli\u00e9e, rendre visible l&rsquo;invisible, rendre pr\u00e9sente l&rsquo;absence.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sir de ce film \u00e9tait multiple et il fallait que je trouve la construction qui rassemble tous ces morceaux \u00e9pars, le faux et le vrai, l&rsquo;avant et l&rsquo;apr\u00e8s, l&rsquo;individuel et le collectif, la vie et la mort, ma m\u00e8re et moi\u2026 C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;enjeu politique et narratif de ce film, faire tenir ensemble ce qui avait \u00e9t\u00e9 tenu s\u00e9par\u00e9 par le secret, le tabou et la loi. \u00bb<\/p>\n<p>Fiche technique<\/p>\n<p>Histoire d\u2019un secret\u00a0\u00a0 (Documentaire, 90\u2019, 35mm)<br \/>\nProduction. Archipel 35, INA, France 5, avec la participation du CNC, du Conseil R\u00e9gional de Bretagne et du Conseil G\u00e9n\u00e9ral d\u2019Ille-et-Vilaine<br \/>\nS\u00e9lectionn\u00e9 aux festivals : Festin d&rsquo;Aden, Lussas, La rochelle, Locarno, Nyons<br \/>\nPrim\u00e9\u00a0 aux festivals de Valliadolid, Florence, Belo Horizonte<br \/>\nSortie salles : en France en octobre 2003, au Portugal en mars 2004, en Suisse en mai 2004<\/p>\n<p>Le DVD du film &laquo;&nbsp;Histoire d&rsquo;un secret&nbsp;&raquo; est sorti aux \u00e9ditions &laquo;&nbsp;Blaq Out&nbsp;&raquo;.<br \/>\nIl contient, outre le film, de nombreux documents: une interview in\u00e9dite de Mariana Otero, les rushes de l&rsquo;entretien avec Jo\u00eblle Brunerie-Kaufmann dont le film ne donnait que des extraits, un choix comment\u00e9 d&rsquo;\u0153uvres de Clotilde Vautier, des extraits du discours de Madame Simone Veil au S\u00e9nat et \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s lors de la pr\u00e9sentation et du vote de la Loi de 1975 sur la contraception et l\u2019avortement (documents INA), la bande-annonce du film et des extraits de l\u2019\u00e9mission Psychologies \u00bb consacr\u00e9e aux secrets de famille \u00e0 laquelle participaient Mariana Otero.<br \/>\nIl est \u00e9dit\u00e9 aux Etats-Unis Facets Video www.facets.org<br \/>\nIl est \u00e9dit\u00e9 en Espagne par la Coordenadora de Organizaciones feministas del estado espanol<br \/>\nIl est \u00e9dit\u00e9 au Portugal Colec\u00e7ao Atalanta Filmes<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"History Of A Secret \/ Histoire d&#039;un secret (2003) - Trailer\" width=\"625\" height=\"469\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/UiLbakRMUnA?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<div id=\"main\" class=\"wrapper\">\n<div id=\"primary\" class=\"site-content\">\n<div id=\"content\" role=\"main\">\n<article id=\"post-19\" class=\"post-19 page type-page status-publish hentry\">\n<div class=\"entry-content\">\n<p><strong>la gen\u00e8se d\u2019une<\/strong><strong>oeuvre\u00a0<\/strong>, par Mariana Otero<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">R\u00e9alisatrice de documentaires, j\u2019ai toujours racont\u00e9 les histoires des autres. Ici, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 la difficult\u00e9 de raconter la mienne. Mais je savais que j\u2019aurais du mal \u00e0 m\u2019int\u00e9resser \u00e0 d\u2019autres sujets tant que je n\u2019aurais pas r\u00e9ussi \u00e0 me r\u00e9approprier mon histoire.<\/p>\n<p>Le secret<br \/>\nRaconter cette histoire, ce n\u2019\u00e9tait pas seulement raconter le contenu du secret mais faire vivre au spectateur l\u2019exp\u00e9rience singuli\u00e8re de ce secret et de sa r\u00e9v\u00e9lation.<br \/>\nJe ne voulais pas parler sur le secret, discourir ou expliquer mais cr\u00e9er un r\u00e9cit qui soit l\u2019\u00e9quivalent cin\u00e9matographique de ma propre exp\u00e9rience.<br \/>\nLe r\u00e9cit devait ressembler \u00e0 un puzzle dont les pi\u00e8ces s\u2019accumulent sans trouver leur place d\u00e9finitive, jusqu\u2019au moment de la r\u00e9v\u00e9lation qui vient le briser et en m\u00eame temps lui donner tout son sens.<br \/>\nJe voulais qu\u2019au moment o\u00f9 mon p\u00e8re raconte la v\u00e9rit\u00e9 sur la mort de ma m\u00e8re, le spectateur soit soumis \u00e0 la m\u00eame op\u00e9ration mentale que celle \u00e0 laquelle est soumis celui \u00e0 qui l\u2019on r\u00e9v\u00e8le un secret : il se voit dans l\u2019obligation de revenir en arri\u00e8re, de revisiter son histoire, de la reconstruire.<br \/>\nQuand les photos de groupe apparaissent avec ma m\u00e8re au milieu, on ne sait pas o\u00f9 elle est. Le spectateur la cherche et vit sans le savoir ce que j\u2019ai v\u00e9cu. L\u2019exp\u00e9rience pr\u00e9c\u00e8de le r\u00e9cit. La construction du film est \u00e0 cette image.<\/p>\n<p>Les histoires<br \/>\nIl y avait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019histoire que j\u2019avais v\u00e9cue, que je m\u2019\u00e9tais racont\u00e9e jusque-l\u00e0 et dont je m\u2019\u00e9tais satisfaite en d\u00e9pit de ses manques et ses coins obscurs. Et de l\u2019autre, celle que je venais d\u2019apprendre qui, bien que perturbante, redonnait du sens \u00e0 l\u2019improbable.<br \/>\nIl y avait aussi la multitude d\u2019histoires semblables, encore cach\u00e9es et taboues.<br \/>\nCette histoire politique et sociale \u00e0 laquelle j\u2019appartenais sans le savoir et sans la conna\u00eetre.<br \/>\nIl y avait la r\u00e9v\u00e9lation du secret, le r\u00e9cit des derniers jours de ma m\u00e8re et de sa mort.<br \/>\nEt enfin, ma volont\u00e9 de faire exister, par le cin\u00e9ma, une pr\u00e9sence, celle d\u2019une m\u00e8re disparue et oubli\u00e9e, rendre visible l\u2019invisible, rendre pr\u00e9sente l\u2019absence.<br \/>\nLe d\u00e9sir de ce film \u00e9tait multiple et il fallait que je trouve la construction qui rassemble tous ces morceaux \u00e9pars, le faux et le vrai, l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, l\u2019individuel et le collectif, la vie et la mort, ma m\u00e8re et moi\u2026 C\u2019\u00e9tait l\u2019enjeu politique et narratif de ce film, faire tenir ensemble ce qui avait \u00e9t\u00e9 tenu s\u00e9par\u00e9 par le secret, le tabou et la loi.<\/p>\n<p>La repr\u00e9sentation de l\u2019absente<br \/>\nJe souhaitais que le film soit habit\u00e9 par ma m\u00e8re, qu\u2019il rende sensible ce qui ne se voit ni ne s\u2019entend. Faire sentir sa pr\u00e9sence au-del\u00e0 de son absence. Le voyage, les trajets, les paysages, le cadrage, les dialogues devaient permettre d\u2019aller vers celles et ceux qui ne sont plus l\u00e0. Le film devenait un lieu de rencontre, de passage entre les morts et les vivants.<br \/>\nQuand j\u2019ai tourn\u00e9 les s\u00e9ances de pose dans l\u2019ancien appartement de mes parents, mon d\u00e9sir n\u2019\u00e9tait pas de faire une reconstitution mais de laisser surgir la pr\u00e9sence de ma m\u00e8re \u00e0 partir de ses tableaux. Ils sont comme la trace d\u2019un moment pass\u00e9 que j\u2019essaie de r\u00e9v\u00e9ler. Pour les mod\u00e8les et pour moi, se retrouver dans cet appartement a d\u00e9clench\u00e9 une \u00e9motion, un trouble, ouvrant ainsi un passage entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent.<br \/>\nTout le travail du montage est all\u00e9 dans ce sens : donner au film sa dimension po\u00e9tique pour mieux faire exister l\u2019absence.<br \/>\nLes plans devaient sugg\u00e9rer autre chose qu\u2019eux-m\u00eames, un hors champ plus lointain, un au-del\u00e0 qui taraude le pr\u00e9sent. C\u2019est en partie le silence qui sugg\u00e8re cet hors-champ. Il est aussi important que la parole. Si pendant le tournage, le travail s\u2019est ax\u00e9 sur la parole et les ambiances, durant le montage son, nous avons beaucoup travaill\u00e9 sur les silences et ses infimes variations.<br \/>\nLa musique devait contribuer \u00e0 faire exister la pr\u00e9sence de ma m\u00e8re et accompagner les moments o\u00f9 je d\u00e9couvre les tableaux. C\u2019est un peu la voix de ma m\u00e8re, son chant \u00e0 elle qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve apr\u00e8s un long silence et s\u2019apaise. Elle surgit peu \u00e0 peu des tableaux et, par bribes, elle se complexifie, prend de l\u2019ampleur jusqu\u2019\u00e0 devenir cette m\u00e9lodie qui accompagne l\u2019exposition.<\/p>\n<p>Construction<br \/>\nElle se situe \u00e0 la fronti\u00e8re de la fiction et du documentaire.<br \/>\nContrairement \u00e0 mes autres documentaires o\u00f9 la sc\u00e9narisation se fait durant le tournage et le montage, ici j\u2019avais un sc\u00e9nario. J\u2019ai \u00e9crit le point de d\u00e9part de chaque sc\u00e8ne, mais \u00e9videmment j\u2019ignorais quelles r\u00e9ponses j\u2019allais obtenir aux questions pos\u00e9es. En fonction des r\u00e9ponses, de ce qui se passait, j\u2019ai adapt\u00e9 les sc\u00e8nes et parfois j\u2019ai eu le sentiment d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire en m\u00eame temps que je la vivais.<br \/>\nPar exemple, je n\u2019avais pas pr\u00e9vu de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 mon oncle et ma tante le secret face \u00e0 la cam\u00e9ra ; c\u2019est au fur et \u00e0 mesure de la sc\u00e8ne qu\u2019il m\u2019est apparu \u00e9vident qu\u2019il fallait que j\u2019en parle. La plupart du temps, avec les mod\u00e8les, avec mon p\u00e8re, et avec ma s\u00bdur, nous nous sommes dit des choses que nous ne nous \u00e9tions jamais dites. Mon p\u00e8re a attendu la fin du dernier jour de tournage pour me r\u00e9v\u00e9ler les derniers mots prononc\u00e9s par ma m\u00e8re. S\u2019il n\u2019en avait pas pris l\u2019initiative, je n\u2019aurais jamais os\u00e9 lui poser la question.<br \/>\nJ\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 les lieux de tournage en fonction de leur pouvoir de suggestion. J\u2019ai cherch\u00e9 des endroits o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 quelque chose d\u2019important. J\u2019esp\u00e9rais qu\u2019en voyant ces lieux cela ferait ressurgir des souvenirs. Par ailleurs, j\u2019ai privil\u00e9gi\u00e9 des lieux du quotidien o\u00f9 se construisent au fil des ans les relations familiales pour permettre aux diff\u00e9rents protagonistes d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019aise. Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9vocation du simple quotidien, ils devaient valoriser l\u2019\u00e9mergence de la parole et ouvrir sur un hors-champ, celui des absents et des disparus. Le travail du cadre, du d\u00e9cor et de la lumi\u00e8re est all\u00e9 dans ce sens.<br \/>\nAussi d\u00e9terminantes que les lieux, la position des corps dans l\u2019espace et la lumi\u00e8re. J\u2019ai senti qu\u2019avec ma s\u00bdur, il fallait, pour \u00e9voquer la relation imaginaire que nous entretenions avec notre m\u00e8re, que l\u2019on soit assises l\u2019une \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, tr\u00e8s proches, comme on ne l\u2019avait jamais fait. Cette proximit\u00e9 nous a replong\u00e9es dans l\u2019enfance et nous nous sommes racont\u00e9 des choses que nous avions tues jusqu\u2019alors. Ma pr\u00e9sence dans l\u2019image, c\u2019\u00e9tait cela aussi, la mise en sc\u00e8ne d\u2019une relation, un r\u00e9cit qui passe par les corps, pas seulement par la parole. Avec mon p\u00e8re, la voiture \u00e9tait le lieu id\u00e9al, parce que nous pouvions porter notre regard loin l\u2019un de l\u2019autre et fuir le face-\u00e0-face tout en \u00e9tant dans un espace clos et intime.<\/p>\n<p>Les tableaux de ma m\u00e8re<br \/>\nLes tableaux de ma m\u00e8re sont ce qu\u2019il me reste d\u2019elle, une trace de sa vie, de ses gestes, de sa pens\u00e9e. Ils repr\u00e9sentent aussi une m\u00e9taphore du secret. Ils ont \u00e9t\u00e9 cach\u00e9s en m\u00eame temps que les circonstances de sa mort. Chacun des personnages importants de cette histoire poss\u00e8de au moins un tableau d\u2019elle.<br \/>\nEn m\u00eame temps que je l\u00e8ve le secret, je vais chercher ces tableaux, je les sors du placard, je les r\u00e9unis et enfin je les expose.<br \/>\nJ\u2019ai r\u00e9ellement \u2018vu\u2019 et d\u00e9couvert les tableaux pendant le tournage. C\u2019est en partie le regard et l\u2019analyse de la restauratrice qui m\u2019ont aid\u00e9e \u00e0 me d\u00e9gager de l\u2019\u00e9motion dont j\u2019\u00e9tais saisie jusqu\u2019alors quand je les regardais. Aujourd\u2019hui j\u2019ai l\u2019impression de m\u2019\u00eatre rapproch\u00e9e de ma m\u00e8re gr\u00e2ce aussi \u00e0 mon regard sur sa peinture.<br \/>\nEt puis ce sont de merveilleux tableaux qui repr\u00e9sentent la femme dans une pl\u00e9nitude, un bonheur et une libert\u00e9 qui contrastent malheureusement avec les causes de sa mort. Ces corps, ce sont aussi d\u2019une certaine fa\u00e7on toutes ces femmes dont parle le film. Aujourd\u2019hui, tout cela r\u00e9sonne dans la peinture de ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>La r\u00e9v\u00e9lation<br \/>\nLorsque j\u2019ai appris \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente ans que ma m\u00e8re \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019un avortement clandestin, je suis rest\u00e9e stup\u00e9faite. Difficile d\u2019admettre que cela avait pu lui arriver, que cet \u00e9v\u00e8nement fasse partie soudainement de son histoire, de la mienne et de celle de ma famille. Je n\u2019arrivais pas \u00e0 croire que j\u2019avais pu vivre si longtemps dans l\u2019ignorance des v\u00e9ritables causes de son d\u00e9c\u00e8s. Comme pour beaucoup de femmes de ma g\u00e9n\u00e9ration, les drames li\u00e9s \u00e0 l\u2019avortement appartenaient \u00e0 un pass\u00e9 lointain et oubli\u00e9.<br \/>\nDe la stupeur, je suis pass\u00e9e \u00e0 la r\u00e9volte et la col\u00e8re. Je ne pouvais pas accepter qu\u2019elle soit morte ainsi presque clandestinement, dans la honte et le secret. Victime d\u2019une loi injuste, le silence avait fait d\u2019elle une coupable. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 oser parler des circonstances du d\u00e9c\u00e8s de ma m\u00e8re, je me suis aper\u00e7ue que d\u2019autres familles avaient v\u00e9cu la m\u00eame horreur et que dans la plupart des cas, le secret \u00e9tait toujours maintenu, surtout vis-\u00e0-vis des enfants.<br \/>\nJ\u2019ai constat\u00e9 que les ouvrages historiques anciens ou r\u00e9cents parlaient peu de ces femmes d\u00e9c\u00e9d\u00e9es apr\u00e8s un avortement clandestin ou seulement sous forme de chiffres et de statistiques. Comme si le r\u00e9cit de ces histoires, devenues entre-temps des secrets de famille, ne relevait pas de notre histoire politique et sociale.<br \/>\nLa l\u00e9galisation de l\u2019avortement n\u2019a pas lib\u00e9r\u00e9 la parole ni amoindri la culpabilit\u00e9 dont ont \u00e9t\u00e9 victimes les femmes et leurs familles. Elles n\u2019ont eu droit \u00e0 aucune r\u00e9habilitation, aucune excuse. Annie Ernaux le souligne dans son livre L\u2019\u00e9v\u00e9nement : \u2018Le paradoxe d\u2019une loi juste est presque toujours d\u2019obliger les anciennes victimes \u00e0 se taire au nom du c\u2019est fini tout \u00e7a si bien que le m\u00eame silence qu\u2019avant recouvre ce qui a eu lieu\u2019. Ces histoires sont encore confin\u00e9es dans l\u2019intimit\u00e9 culpabilis\u00e9e et culpabilisante des familles.<br \/>\nPour moi qui jusqu\u2019ici n\u2019avais jamais eu l\u2019impression de vivre dans le secret, cette situation \u00e9tait intenable. Il me fallait sortir de ce silence. Mon film devait participer \u00e0 lever et an\u00e9antir une bonne fois pour toutes le secret dans ma famille pour lui restituer sa dimension politique et sociale. J\u2019esp\u00e9rais ainsi contribuer \u00e0 faire circuler de nouveau une parole rest\u00e9e gel\u00e9e et qui avec la mort des p\u00e8res resterait \u00e0 jamais oubli\u00e9e.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re<br \/>\nJe n\u2019aurais pas pu faire le film sans son accord. Il m\u2019a soutenue d\u00e8s le d\u00e9but dans ce projet car ce secret lui pesait trop. Il avait conscience que le r\u00e9cit de son histoire allait aider d\u2019autres familles et leur rendre justice. La part collective de son secret que j\u2019allais \u00e9voquer dans le film allait le soulager du poids de sa culpabilit\u00e9 individuelle.<br \/>\nIl m\u2019a laiss\u00e9 carte blanche. Je ne lui ai pas montr\u00e9 le sc\u00e9nario, afin qu\u2019il ne se pr\u00e9pare pas \u00e0 mes questions, qu\u2019il ne projette pas le r\u00e9sultat final mais au contraire qu\u2019il soit vraiment avec moi dans l\u2019ici et maintenant de chaque sc\u00e8ne.<br \/>\nIl s\u2019est pr\u00eat\u00e9 totalement \u00e0 cette m\u00e9thode de travail sans peur et sans r\u00e9ticence. Le tournage a certainement \u00e9t\u00e9 douloureux pour lui, mais aussi salutaire.<\/p>\n<p>Recherches<br \/>\nJ\u2019ai fait des recherches pour trouver des t\u00e9moignages dans les familles et aupr\u00e8s des m\u00e9decins. Dans la plupart des familles rencontr\u00e9es, le secret continuait d\u2019\u00eatre maintenu et personne n\u2019a accept\u00e9 de parler devant une cam\u00e9ra.<br \/>\nDes m\u00e9decins de Rennes -la ville de mes parents- m\u2019ont oppos\u00e9 une forte r\u00e9sistance : si tous ont accept\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 mes questions, certains ont affirm\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de d\u00e9c\u00e8s \u2018dans cette petite ville tranquille\u2019. C\u2019est \u00e9videmment faux, mon histoire et d\u2019autres le prouvent. Ces m\u00e9decins n\u2019ont pas voulu reconna\u00eetre qu\u2019ils n\u2019en avaient tout simplement jamais eu connaissance et que m\u00eame entre praticiens, 30 ans apr\u00e8s, ils n\u2019en parlaient pas.<br \/>\nD\u2019autres m\u2019ont dit qu\u2019il \u00e9tait inutile de revenir sur cette \u00e9poque avec des expressions parfois brutales comme \u2018il ne faut pas remuer la merde\u2019 et que ce retour sur le pass\u00e9 allait \u2018ternir l\u2019image de ma m\u00e8re\u2019. Pour moi c\u2019est le silence sur les circonstances r\u00e9elles de son d\u00e9c\u00e8s qui constituent une n\u00e9gation de sa m\u00e9moire.<br \/>\nPuis j\u2019ai rencontr\u00e9 Jo\u00eblle Brunerie-Kauffmann et j\u2019ai trouv\u00e9 en elle un m\u00e9decin et une militante, elle a su faire passer toute une page de notre histoire en quelques phrases \u00e9mouvantes et pr\u00e9cises.<br \/>\nSon r\u00e9cit est important car il relie mon histoire \u00e0 d\u2019autres, il situe le contexte et transmet ce pass\u00e9 douloureux. Faute de transmission, les futurs m\u00e9decins risquent \u2018 d\u2019oublier\u2019 \u00e0 quel point accomplir un avortement est avant tout un geste militant qui sauve la femme des pires angoisses, de la mutilation voire de la mort.<\/p>\n<p>Mariana Otero.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/clotildevautier.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/affiche1-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-586 aligncenter\" src=\"http:\/\/clotildevautier.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/affiche1-1-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/clotildevautier.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/affiche1-1-225x300.jpg 225w, https:\/\/clotildevautier.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/affiche1-1-768x1024.jpg 768w, https:\/\/clotildevautier.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/affiche1-1-624x831.jpg 624w, https:\/\/clotildevautier.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/affiche1-1.jpg 1970w\" sizes=\"(max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><\/p>\n<\/div>\n<footer class=\"entry-meta\"><span class=\"edit-link\"><a class=\"post-edit-link\" href=\"http:\/\/clotildevautier.fr\/wp-admin\/post.php?post=19&amp;action=edit\">Edit<\/a><\/span><\/footer>\n<\/article>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<footer id=\"colophon\" role=\"contentinfo\">\n<div class=\"site-info\"><a href=\"mailto:contact@clotildevautier.org\">contact@clotildevautier.org<\/a><\/div>\n<\/footer>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE FILM &laquo;&nbsp;HISTOIRE D&rsquo;UN SECRET&nbsp;&raquo; Le film de Mariana Otero nous touche au plus profond de notre intimit\u00e9 tout en questionnant le social et le politique. 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